La fontaine Saint-Lahouarn de Plomodiern
Plomodiern, aux pieds du Menez-Hom, est une très ancienne paroisse bretonne. Son nom provient du breton ploe, la paroisse, et de l’hagionyme Modiern ou Mordeyrn, saint né au Ve siècle à Nantglyn au pays de Galles. Il aurait été fils du roi Edeyrn d’Edeymion, petit-fils du roi Cunedda Wledig, descendant du roi David.
Dans un poème du XVIe siècle, il est dit qu’il se rendit sur l’ile sainte de Bardsey sur son cheval Golden-Mane qui marchait sur l’eau. Il prit alors le surnom de « roi de la mer » (tiens, ça me rappelle un peu Gradlon et Morvarc’h ou le roi Marc’h). Il revint au pays et construisit ensuite une chapelle où il fut enterré à sa mort. Ce sanctuaire devint lieu de pèlerinage, son nom étant invoqué pour obtenir la guérison des gens et des troupeaux durant une année.
C’est aussi sur la commune de Plomodiern, à Lescobet, que la légende situe l’ermitage de saint Corentin (sant Kaourintin). Ce saint du VIe siècle aurait vécu en se nourrissant d’un filet d’un unique poisson qu’il pêchait chaque jour dans une fontaine, et qui se reconstituait miraculeusement le lendemain. Il aurait aussi, selon la tradition, nourri Gradlon et sa suite qui s’étaient perdus dans la lande avec ce même poisson. Gradlon, impressionné, fit de Corentin l’évêque de sa capitale, Quimper.
On dit que ce poisson était une truite, ou un saumon. Et tout le monde sait que chez les celtes, le saumon, homologue du sanglier, est l’animal de la science sacrée, symbole de la connaissance et de la sagesse. Il relie le monde lunaire invisible au monde solaire sensible. C’est lui qui remonte à la source.
Mais c’est un autre saint qui nous intéresse : Lahouarn, saint patron de l’église de Plomodiern, que l’on retrouve aussi au fronton de la porte monumentale du placitre de Sainte-Marie du Menez Hom.
A l’entrée du bourg, déplacée de l’autre côté de la route, se tient une petite fontaine de dévotion qui lui est dédiée. Avec sa voûte en berceau et son toit en bâtière très pentu, elle se dresse dans un petit enclos.
Son eau se déverse dans un bassin. Les sculptures dressées de chaque côté ont été rajoutées : saint Marc et son lion, saint Nicolas et les trois enfants.
Accrochés au fronton, les restes d’un Christ en croix.
La seule représentation de Lahouarn, au fond de la niche, est récente. La légende dit que le saint venait s’y laver les pieds.
Mais qui était ce Lahouarn ? C’est un saint populaire de Bretagne, né à Plouzévédé, qui porte de nombreux noms, parmi lesquels Mahouarn, Houarneau, Hoarvian, Hoarnec, Houarné, Houarniaule. Mais le plus connu reste Hervé. La légende le présente comme le fils d’Hyvarnion, un barde venu de Grande-Bretagne au début du VIe siècle à la cour du roi Childebert, et de Rivanon son épouse.
Ses parents firent le vœu que l’enfant à venir ne voit jamais « la fausse lumière trompeuse de ce monde, mais qu’il ait la vision des splendeurs célestes ». Il naquit aveugle et devint musicien. D’une grande piété, doué pour les études, il renonça aux ordres majeurs, n’acceptant que la fonction d’exorciste, et se fit ermite.
Il fonda un monastère près de l’endroit où il est né, qui deviendra Lanhouarneau (l’ermitage d’Hervé). Il y mourut le 17 juin 568. Auparavant, il avait été l’un des juges lors du procès du roi Conomor. Parmi les miracles qui lui sont attribués, comme l’exorcisme de plusieurs démons et le jaillissement de plusieurs sources, le plus célèbre reste sans doute celui de la maitrise du loup.
Un jour qu’il labourait avec l’âne de son cousin Urfold, aidé d’un jeune garçon qui lui servait de guide, Guich’Haran, un loup vint et dévora l’animal. Hervé le regarda, et le loup s’attela de lui-même à la charrette, remplaçant l’âne dans tous ses travaux.
Une autre version raconte que c’est le chien qui guidait Hervé qui fut mangé. Le loup prit alors sa place et devint un fidèle compagnon. C’est pour ces raisons qu’Hervé est représenté tenant un loup en laisse.
Robert-Jacques Thibaud parle du loup : « il représente les forces de la nuit, le danger que peuvent redouter ceux qui s’égarent hors du bon chemin. Associé au royaume des morts, il devint au Moyen-âge, un des serviteurs du diable dévorant ou emportant les âmes, ce qui faisait de lui un principe initiatique et psychopompe.
Il peut aussi devenir l’instrument de la divinité, si ce n’est la divinité elle-même (Zeus-Anubis-Apollon) telle que l’illustre la louve romaine allaitant Romulus et Remus. Il s’agit de la puissance du principe lunaire, des êtres de son domaine, redoutés parce que mal connus de notre conscience solaire ». Tenir un loup en laisse, comme le fit Hervé, je vous laisse deviner à quoi cela correspond.
Chez les Celtes, Le dieu Lug était accompagné de deux loups, comme Wotan chez les Germains et Odin chez les Nordiques. Lug étymologiquement proviendrait du proto indo-européen leuk, la lumière, alors que le loup vient de lukwos, assez proche finalement.
Chez les Grecs, lumière leukos puis lukê et loup lukos ou lykos sont très proches phonétiquement. Apollon Lycien ou Lykeios est soit le dieu de la lumière, soit un dieu-loup (la Lycie, en Turquie du sud, est le pays de Leto, sa mère, qui se fait aider par les loups). Apollon Lycien, maître des passages, révèle les mystères et initie les musiciens et les poètes. Aristote ne s’y trompa pas, lui qui fonda son école philosophique initiatique, le Lycée, à proximité de son temple. Et que dire de Romulus et Remus ?
Chez les Bretons, le loup, bleiz, du celtique ancien bledios, donna son nom à l’instructeur de Merlin, Bleiz ou Blaise, l’un des derniers grands druides (voire avatar de Belenos, dont l’un des animaux attributs est le loup), qui vivait en forêt entouré de loups. Revenons à Odin. Ce dieu nordique est borgne : il a donné un de ses yeux pour pouvoir boire à la fontaine du savoir. Hervé est allé plus loin dans la connaissance puisqu’il a donné ses deux yeux. Il aura, en contrepartie, le don de double vue.
Une autre légende rapporte qu’Hervé, en éternuant, perdit une dent qui vint se ficher dans une grosse pierre, formant une fente d’où immédiatement jaillit une grande clarté, un rayon si concentré qu’il faillit tuer un jeune garçon qui passait par là. Oups. Fiat lux, et facta est lux ? Attention dent j’ai, il faut faire gaffe en s’approchant de la pure lumière… Le pouvoir créateur de l’esprit est infini.
Hervé devint naturellement le saint patron des bardes bretons. Il est invoqué bien sûr pour les maladies oculaires (conjointement avec saint Lubin…Lupin… Lupus…sacré Arsène, que Maurice Leblanc ne créa que pour éveiller, sacré Remus, le loup-garou ami d’Harry Potter, surnommé Lunard-la Lune, grand sorcier, excellent professeur de défense contre les forces du Mal), mais aussi pour la guérison des peurs, pour la protection des animaux, en particulier les chevaux, comme le montre ce cantique : « Ô Saint Hervé, saint béni du mal et de la maladie, protège-nous et nos chevaux. »