01 août 2007
L'abbaye de Noirlac, historique
Bien avant l'apparition des cisterciens, bien avant même la venue des romains, la région a vu s'installer l’homme d’Heidelberg (apparenté à la famille des homo erectus). Les nombreuses prospections dans le lit du Cher ont donné lieu à la découverte d’industries très anciennes, dont il nous reste des outils, taillés dans les galets.
Bien avant encore, au début du Jurassique, la région est recouverte d’une mer chaude peu profonde en bordure du Massif Central. Une importante sédimentation génère des dépôts, qualifiés d’Hettangien selon la détermination d’Eugène Rénevier. Mais je m'égare. (http://drevant.free.fr/index.php?lng=fr)
L'Abbaye de Noirlac était appelée l'Abbaye de Maison Dieu (Momus dei). Elle est située au nord de Saint-Amand Montrond, sur la rive droite du Cher dans la commune de Bruère-Allichamps : centre géométrique de la France selon les calculs du géographe français Adolphe-Laurent Joanne. Il y fut retrouvé une borne remontant au règne d'Alexandre Sévère (180-235). C'est la seule borne connue qui atteste d'un trivium (carrefour de trois routes). Elle avait été creusée en sarcophage.
Maison-Dieu ? Le site eut cette dénomination jusqu'en 1276. Il faudrait y voir une de ces nombreuses maisons-Dieu, modestes fondations charitables à l'intention des pauvres voyageurs, ou bien d'un petit ermitage, témoin du spiritualisme de ce temps. Nombre de communautés cisterciennes reçurent l'hospitalité d'ermites, quand ils ne furent pas appelés pour reprendre les ermitages.
C'est donc en 1136, dans ce site sauvage et inculte, au fond d'une vallée marécageuse, conformément à la tradition, que 12 moines issus de Clairvaux s'installèrent. Ils étaient sous la conduite de leur abbé, Robert de Châtillon, proche parent de Bernard de Clairvaux : "Plante là où coulent les eaux, c'est là qu'abonde la grâce" a dit Saint Bernard... qui fut lui même obligé d'intervenir en 1149 auprès du roi afin que la petite communauté dénuée de tout puisse survivre. Une donation eut lieu l'année suivante. Elle marqua la fondation matérielle de l'abbaye. Le seigneur du lieu, Ebbe V de Charenton, leur assura les moyens de survivre et accorda aux moines, qui vivaient jusqu'alors de cueillette et d'aumône, en 1150 leur première charte d'établissement. Il abandonnait tout droits seigneuriaux en cet endroit, pour bâtir une abbaye en l'honneur de Notre-Dame.
L'abbaye est un lieu triplement clos (tiens ? triple enceinte ?) : la première clôture est assurée par la topographie même, le bord de la rivière d'un côté, le versant de la colline de l'autre, en avant et en arrière des bois touffus aux sentiers à peine tracés. La seconde clôture renferme ce que l'on appelle la basse-cour. C'est là que sont reçus les visiteurs et que sont regroupés les bâtiments utilitaires. Elle fut d'abord de pieux et d'épines, avant de devenir mur en pierre. A l'orient de la cour s'élèvent les bâtiments conventuels, dont le quadrilatère forme la troisième enceinte.
A la fin du XIIème siècle apparaissent les premiers revenus indirects : dîme, rentes en argent, produits seigneuriaux. L'abbaye s'enrichit progressivement pour atteindre son apogée vers 1250. Les grandes donations cessèrent à la fin du XIIIème siècle. C'est à cette période que Maison-Dieu devint Noirlac (première mention en 1322). La tradition rapporte que c'est à cette époque que le fils d'un seigneur se noya dans le Cher non loin de l'abbaye, au cours d'une chasse et que l'abbaye prit ce nom à cause de cet incident. Mais on peut remarquer que la carrière de pierre portait déjà le nom de Noirlac en 1261...
En 1423, les moines reçurent l'autorisation de fortifier l'abbaye, après l'épisode de l'occupation des lieux par les soudards du capitaine anglais Robert Knolles entre 1359 et 1360. Ils élevèrent un donjon, dont l'accès était défendu par un pont-levis placé sur un fossé plein d'eau qui courait tout le long de la façade de l'église.
A la fin du XVème siècle l'abbaye traverse une crise morale profonde. Puis vint le système de la commende qui n'arrangea rien à l'affaire. Au XVIIème siècle, il restait 4 moines en les murs...
En 1650, les bâtiments sont gravement endommagés dans les combats opposants partisans du Prince de Condé et troupes royales.
En 1724, des travaux de reconstruction sont entrepris. Terminés en 1730, après l'obligation de vendre les bois, ils transforment complètement l’aile des moines qui ressemble maintenant à une façade classique de château. Les restes de fortifications sont rasés, le bief des pêcheries comblé.
A la révolution, l'abbaye est prête à être vendue comme maison de campagne au titre des biens nationnaux. Elle fut rachetée par Amable-Jean Desjobert, homme de loi parisien. En 1822, la demeure est rachetée par des manufacturiers, Merlin de Failly et Hull. Il transformèrent les bâtiments en fabrique de porcelaine, alors que l'aile sud était réservée au directeur, l'ancien dortoir aux ouvriers. Dans l'église, les fours de séchage et l'atelier à émail dans le choeur...
En 1894, l'abbé Jules Pailler, curé de Saint Amand rachète le tout. Pour installer son orphelinat, il entreprend une première remise en état.
Puis en 1909, après son acquisition par le département du Cher, Noirlac sert de colonie de vacances aux premiers petits chanteurs à la croix de bois.
En 1950, restauration sous la conduite des architectes Ranjard et Lebouteux qui prendra fin en 1980.
L'église abbatiale
Après avoir franchi l'arcade, reste du long passage voûté qui formait l'entrée de la clôture, nous nous trouvons devant l'église abbatiale. Le portail d'entrée, sur la façade occidentale, était au XIIIème siècle précédé d'un porche de 4 travées voûtées.
L'église reprend le plan en croix cistercien, composé de deux travées à chevet plat, ouvert sur la croisée du transept dont chaque croisillon porte, à l'Est, deux chapelles.
La nef comprend 8 travées voûtées d'ogives et se compose d'un vaisseau central accosté de deux bas-côtés. Les dimensions de l'église contribuent à l'harmonie de l'ensemble du monastère :
Longueur totale de 59 m, largeur 17, longueur du transept 28 m et largeur 8 m, choeur réduit à 10 m par 8. Les voûtes du transept s'élèvent à 17 m sous clé.
A noter que la largeur de la nef principale passe de 8 m entre les piles proches du transept à 7,35 m à l'entrée de l'église, ce qui forme un trapèze et non un rectangle, comme à Bourges.
L'ensemble fut bâti en trois campagnes : 1150-1160, qui vit s'élever le sanctuaire, le transept, et les deux premières travées. Puis entre 1170 et 1190, le mur Sud de la nef, qui borde la galerie nord du cloître, puis enfin, dans la première moitié du XIIIème siècle, l'achèvement de la nef, la façade d'entrée et le porche.
L'église comporte deux niveaux d'élévation : de petites fenêtres se nichent sous les voûtes, au-dessus de grandes arcades brisées. Celles-ci retombent sur des piles rectangulaires. Le fût des colonnes se rétrécit dans sa partie haute, au niveau des culots, qui soutiennent la retombée des ogives. 
Le bras nord du transept est éclairé par trois fenêtres brisées et une rose polylobée. A son extrêmité, on trouve la porte des morts qui donnait sur l'ancien cimetière, situé derrière le chevet près d'une chapelle dédiée à Marie-Madeleine, disparue au XVIIIème siècle.
Le cloître
Le cloître dessert par ses galeries toutes les parties essentielles de l'abbaye : la salle capitulaire, la sacristie, la salle des moines, le réfectoire.
Ses galeries s'ouvrent sur un jardin dont le puits est décentré. On peut imaginer qu'un premier cloître, carré, existait avant la reconsrtuction de l'actuel. Ses voûtes d'arêtes sont encore visibles dans les galeries nord et sud. La reconstruction commença par les galeries nord, contre l'église, puis ouest, contre le cellier. Les colonnettes permettent d'attribuer ces galeries à la période 1270-1280.
La galerie sud a été très remaniée, et on lui assigne une datation autour de 1300.
La partie orientale quand à elle date de la première moitié du XIVème siècle : voûtée d'ogives sur plan carré, elle présente de larges arcades formé d'une quadruple arcature et d'un tympan évidé d'une rose accostée de deux triangles curvilignes, aux profils treflés et polylobés. On remarquera la dernière arcature, dont le tympan forme une rose à 5 pétales, contrairement aux trois autres qui ont une ouverture en trèfle. Que se passe-t-il là ?
Dans le décor de feuillage ((feuilles de vigne et cistelle) qui orne les chapiteaux, face à la salle capitulaire, deux têtes d'homme et de femme. Celà est inattendu dans une abbaye cistercienne, et un message est surement caché. 
Un peu plus loin, une tête regarde de l'autre côté de la galerie, où nous trouvons un echo (oiseau?) entouré de feuillages. La bouche est ouverte en forme de O. Il me semble qu'un réseau sacré passe à cet endroit.
C'est dans cette galerie qu'en 1893, des fouilles ont permis de retrouver la tombe du fondateur, l'abbé Robert de Châtillon, qui mourut vers 1163. Le corps était revêtu d'une robe de bure marron, coiffé d'un capuchon, chaussé d'une paire de sandales. Une étole violette et or entourait le cou. A côté, une crosse en bois.
La salle capitulaire
C'est la pièce la plus soignée et la plus remarquable. Elle date du XIIIe siècle. C'est le lieu de réunion de la communauté où l'abbé exerçait son magistère et où il rappelait les chapitres de la règle.
D'ailleurs, les frères convers avaient droit au chapitre, mais n'avaient pas droit à la "voix". "Ne pas avoir voix au chapitre" a été souvent déformé par "ne pas avoir droit au chapitre"...
L'espace rectangulaire de 12,64 m sur 8,48 m est organisé en deux nefs formant six travées carrées voûtées sur croisée d'ogives, dont les retombées sont supportées au milieu par deux piles taillées en facettes multiples et surmontées de chapiteaux ornés de feuilles d'eau, larges et plates. La salle ouvre sur le cloître par une arcade centrale flanquée de deux arcades géminées sur bahut.
La salle des moines
La salle des moines date de la fin du XIIème siècle. Cette pièce est agrémentée d'une cheminée, peut-être rajoutée à une date ultérieure. Les grandes fenêtres datent du XVIIIème siècle siècle.
Cette salle, très remaniée, à conservé sa voûte d'arêtes. Sur la cheminée, deux crosses d'abbé adossées, image emblématique de l'ordre cistercien.
Elle devait servir de scriptorium. 
Le réfectoire
Situé dans l'aile sud, il en forme l'axe principal. Transformée au XVIIIème siècle par un plancher à mi-hauteur, afin d'édifier l'appartement des hôtes, cette salle a retrouvé aujourd'hui son volume primitif : 24 m de longueur, 11 de largeur, 9 de hauteur.
Elle est couverte de 8 voûtains sur croisée d'ogives dont les retombées prennent appui sur une file de trois colonnes médianes. Elle est éclairée au sud par quatre hautes lancettes surmontées de deux roses polylobées. 
La restauration recente a permis de retrouver la chaire du lecteur et les banquettes en pierre qui courent au bas des murs. L'implantation biaise du mur sud s'explique par la présence du cours d'eau des pêcheries, comblé depuis le XVIIIème siècle. Au début, le refectoire communiquait avec une cuisine rasée en 1725.
Les dortoirs
Le premier se trouve dans l'aile des moines, au premier étage. Il était éclairé à l'est comme à l'ouest par les petites fenêtres dont ne subsistent que celles de la face occidentale. Communautaire jusqu'au XVIIème siècle, il fut aménagé à cette époque en cellules individuelles par des cloisons de bois.
La facade sur le jardin fut considérablement modifiée et permit, avec ses larges ouvertures, de construire de véritables appartements privés. La dernière salle au fond du couloir servait d'appartement au prieur.
Le dortoir des convers, 28 m de long sur 13 m de large, transformé en grenier au XIIIème siècle, ne présente plus beaucoup de traces de ses dispositions primitives. Il servit d'annexe au donjon au XVème siècle et pris le nom de logis abbatial au XVIème. Récupéré par les moines, en 1703, il faillit être détruit en raison de son état pitoyable à la suite d'un incendie. Les murs nord et ouest furent refait ainsi que la charpente.
Le cellier
Les murs du cellier sont certainement antérieurs au mur de la façade de l'église qui vient s'y coller, et datent de la campagne de travaux effectuée de 1170 à 1190.
Les voûtes datent probablement de la première moitié du XIIIème siècle. A l'origine, ses ouvertures étaient fermées par des toiles huilées.
(Tiré de l'ouvrage de Jean-Yves Ribault, "l'abbaye de Noirlac" aux éditions Ouest-France )



















