Abbaye Saint- Honorat Lérins 1L’ile de Saint-Honorat, appelée tout d’abord Lêron par les grecs puis Lero par les romains, plus petite que Sainte-Marguerite, servit d’escale aux navires grecs dès le Ve siècle avant notre ère.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Lêron, d’après Strabon, était un héros grec, un demi-dieu auquel un petit temple était dédié : un vase d’offrande sur lequel ce nom était gravé fut retrouvé dans un fossé proche de l’abbaye (Athênaios, fils de Dionysos, de Néopolis, à Lêrôn et Lérinê ).

 

 

 

Neptune 1Lero et Lerina pourraient être des parèdres, des jumeaux, ou bien une mère et son fils. Du temps des Romains, Neptune y fut à l’honneur (une pierre carrée, ancien autel votif, portant l'inscription "Neptuno Veratia Montana", fut retrouvée. Neptune, assimilé à Poséidon, était le dieu de la mer, mais aussi des tremblements de terre).

Puis l’ile fut abandonnée. Au début du Ve siècle, elle était déserte. C’est à cette période que saint Honorat vint s’y installer. Sa légende nous est contée par Jean Cassien :

 

 

 

 

 

 

 

Saint Honorat 1Honorat vint au monde vers l’an 375 au sein d’une riche famille gallo-romaine, peut-être à Trèves, dans l’actuelle Allemagne. Il reçut l’éducation classique de son époque, son père le destinant à la fonction de consul. Il choisit avec son frère Venantius de se convertir au christianisme et de partir sur les routes vers l’orient en compagnie d’un vieil ami et mentor, Caprais, afin de trouver les pères du désert et devenir comme eux anachorètes.

 

 

 

 

 

Abbaye Saint- Honorat Lérins 98Venatius trouva la mort en Grèce, Honorat et Caprais revinrent en Gaule. Ils s’installèrent dans une grotte proche de Fréjus, et leur renommée ne se fit pas attendre : ils reçurent beaucoup visiteurs venus les consulter pour leur grande sagesse.

Désirant avant tout mener une vie d’ermite, ils virent se réfugier sur les conseils de Léonce, l’évêque de Fréjus,  avec quelques compagnons voulant les suivre, sur l’ile de Lerina. A leur arrivée, ils trouvèrent l’ile infestée de serpents venimeux. Honorat invoqua le ciel : toutes les bêtes moururent. L’odeur pestilentielle des cadavres en décomposition devint vite intenable.

 

 

 

Abbaye Saint- Honorat Lérins 69Honorat demanda à ses 6 compagnons de grimper sur des palmiers, puis il invoqua le ciel une seconde fois : les eaux de la mer montèrent et nettoyèrent l’ile. Ensuite, afin de pouvoir installer plus confortablement la petite communauté de cénobites et pouvoir accueillir les visiteurs sur l’ile dépourvue d’eau potable, il fit jaillir une source en tapant une pierre par 3 fois avec son bâton. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Abbaye Saint- Honorat Lérins 77aComme dit précédemment, il n’y a jamais de fumée sans feu. En 410, la Côte-d’Azur fut victime d’un violent séisme qui fit s’affaisser l’archipel, les eaux de la Méditerranée submergeant ainsi les sources proches du rivage, rendant difficile l’installation humaine (la source de la Boutte, débitant 200 litres d'eau douce par seconde, se trouve à quelques mètres sous le niveau de la mer actuellement). Sur l’ile, près de l'église abbatiale, se trouve encore le puits Saint-Honorat, résurgence qui ne tarit jamais.

 

 

 

 

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Depuis ce temps là, les armoiries de l’abbaye portent une crosse d’abbé flanquée de deux serpents enlaçant de leur queue deux branches de palmier (ou palme), même si au Ve siècle il n’y avait pas la queue d’un palmier à l’horizon. Le frère et la sœur, tous deux saints, sauroctones et horticulteurs hors pair, voilà bien des parèdres intéressants.

Gardons à l'esprit la zone sismique, l'ile du Diable qui s'affaissa, les serpents ou l'hydre de Lerne maitrisés, les parèdres, les 7 premiers cénobites, les 7 chapelles, les 3 coups du bâton de l'abbé, l'eau miraculeuse. 

La petite communauté cénobitique du départ devint l’un des centres spirituels les plus importants du monachisme occidental. En 427 on en parle comme d’un « immense monastère », et la règle d’Honorat, dite des Quatre Pères, fut la première écrite en Gaule. De nombreux moines affluèrent, surtout du nord de la Gaule.

 

 

 

 

Saint Honorat 2Honorat dut quitter son monastère pour aller prendre la charge d’évêque d’Arles vers 428. C’est là bas qu’il mourra, en 430. Après lui vint l’âge d’or de l’abbaye. Une succession de moines devenus saints y furent formés ou en devinrent abbés, comme saint Maxime, saint Fauste, saint Porcaire, saint Virgile, saint Chonon, saint Nazaire, saint Eucher évêque de Lyon, saint Vincent, saint Aygulf, saint Amand, saint Florent, saint Ardémius, saint Ebibode, saint Vosy, saint Polémius, saint Mayeul et saint Odilon de Cluny.

 

 

 

 

Patrick

Une légende raconte que saint Patrick lui-même vint à Lérins quelques années pour parfaire sa formation (il avait été esclave au service d’un druide pendant de nombreuses années avant de s’échapper).

 En rentrant en Irlande, il aurait prêché à Tara pendant l’assemblée générale des rois d’Irlande, devant Aengus, avant de débarrasser lui aussi l’ile de tous les serpents en les faisant périr dans l’eau. Copieur. Bref. Tout cela nous apprend que les anciennes religions, et surtout celle des druides, étaient très présentes dans les débuts du monachisme occidental. 

 

 

 

 

 

 

 

 

lindisfarneAu VIIe siècle, la règle bénédictine remplaça celle des Quatre Pères. C’est saint Aygulf, ancien moine de Saint-Benoit-sur-Loire, devenu abbé de Lérins en 671 qui la fit appliquer. Un moine anglais, saint Benoit Biscop, venu de l’abbaye de Lindisfarme, sur la côte nord-est de l’Angleterre, et dont le fondateur, Aidan, arrivait d’Iona, vint alors s’y perfectionner.

 

 

Jarrow 1Iona, ancien lieu sacré des druides, où fut abbé l’irlandais saint Columba. Benoit fonda à son retour dans les iles britanniques en 681 les deux monastères jumeaux de Jarrow où vivra Bède le Vénérable. Ils seront les deux premiers monastères anglais construits en pierre, avec des fenêtres en verre. Pour cela, il fit venir des compagnons et des maitres de France, où la technique était déjà utilisée.

 

 

 

 

Abbaye Saint- Honorat Lérins 51En 732, les Sarrasins pillèrent l’abbaye et massacrèrent les moines, entamant une longue période de raids contre l’ile. Les moines revinrent au début du IXe siècle et au XIe, le monastère fut fortifié. A cette époque, Cannes, Le Cannet et Mougins en devinrent les fiefs et portèrent dans leurs armoiries la palme, emblème de l’abbaye. L’abbaye de Lérins, entrant dans le giron clunisien, reçut alors de grosses donations qui permettront la fondation d’une centaine de « filles » en Provence.

 

 

 

 

Abbaye Saint- Honorat Lérins 59Au XIIe siècle, l’abbaye fut agrandie. Les pèlerins accoururent, sachant qu’en faisant sept fois le tour de l’ile pieds nus en s’arrêtant devant les 7 chapelles, ils obtiendraient les mêmes indulgences qu’en allant à Rome ou à Jérusalem : ils recevaient des mains de l'abbé une palme en signe d'indulgence plénière. Au XIVe, des soldats vinrent s’y installer afin de la protéger. Les reliques d’Honorat furent transférées d’Arles en 1391, et l’abbaye devint un lieu de pèlerinage très fréquenté.

 

 

 

 

 

Abbaye Saint- Honorat Lérins 9Puis les Espagnols prirent l’ile, la fortifièrent, installèrent des batteries de canons sur les chapelles. Le système de commende dès 1464 accéléra ensuite la décadence de l’abbaye, qui fut fermée en 1788 sous ordre du roi. A la Révolution, les deux iles furent appelées Marat et Lepeletier, du nom de deux de ses « martyrs ».

 

 

 

 

 

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L’abbaye fut vendue, rachetée en 1792 par Jean Alziary de Roquefort pour sa fille Marie-Blanche, dite Blanche Sainval, actrice de la Comédie-Française, qui la transforma en salons de réception. C’est en 1869 que des moines cisterciens de la congrégation de Sénanque revinrent sur l’ile. L’abbaye était en ruine. Elle sera reconstruite en 1878.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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A l’heure actuelle, l’abbaye, équipée d’un superbe alambic de 1948, produit des liqueurs comme la Lérina verte et jaune (me rappelle la Verveine, tiens…), et la liqueur de mandarine, mais aussi du marc et du Lérincello à base de citrons. De plus, 35 000 bouteilles de vin sont produites chaque année dans les deux principales cuvées de l’île : la cuvée « Saint Honorat » en rouge et la cuvée « Saint Pierre » en blanc.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Abbaye Saint- Honorat Lérins 82Mais il existe des cuvées prestige, comme la cuvée « Saint Sauveur » en rouge dont le millésime 2005 a été récompensé par la médaille d’or au concours des Syrah du monde, la cuvée « Saint Césaire » en blanc, et la cuvée « Saint Salonius », la plus récente, très prisée et très rare. Comme le disait Andrée Putman,  une personne extraordinaire ayant passé son enfance au sein de l’abbaye de Fontenay, « le luxe, ce n'est pas ce qui est cher, mais ce qui est rare ». Boire du Saint Salonius est un luxe.